Entretien avec Patrick Roegiers
Comment est née l’idée du spectacle Palimpseste Solo/Duo ?
En 1997, j’ai créé Solo Stockhausen. Il s’agit d’un hommage rendu comme chorégraphe au compositeur. J’avais envie de retrouver les traces et de comprendre l’influence qu’il a eue sur mon écriture chorégraphique. Je l’ai rencontré à Mudra, quand j’avais seize ans. Ses mélodies, je les ai en tête depuis et je les ai immédiatement aimées. Il m’avait offert un disque ainsi dédicacé : « As-tu douze caractères en toi ? » Je ne savais pas encore que je deviendrais chorégraphe !
Comment se situe cette création au regard de celles que vous avez faites antérieurement avec sa musique ?
Ce solo est unique. C’est une création très personnelle, une pièce qui fait partie de moi. Un fil qui traverse tout mon parcours. La collaboration en tant qu’interprète avec Stockhausen exigeait un travail de répétition précis à cause de la coordination qu’il fallait avoir entre les mains et les pieds qui suivaient chacun une partition distincte. La main gauche suivait celle de la trompette, la droite celle du ténor et les pieds suivaient le piano. Je répétais des milliers de fois les mêmes quelques secondes…
Quel rôle a joué la rencontre en 2004 avec le cinéaste Thierry Knauff ?
Elle a débouché sur la réalisation de deux films, Solo et à Mains nues. On s’est rencontré lors d’un festival, il montrait ses films et moi mon solo. Après le spectacle, il m’a parlé de ce qu’il venait de voir, ses paroles ont fait écho en moi, je les ai testées lors des séances suivantes. Quand on s’est quittés, on s’est promis de créer quelque chose ensemble dans le futur.
Le fait que ce solo ait été «traversé» par le cinéma vous a-t-il incité à le réinventer autrement sur scène ?
Oui. Etre seule devant la caméra m’a obligée à préciser ma présence, à être consciente du moindre détail. Il y avait beaucoup de plans séquences et de plans rapprochés qui m’ont amenée à modifier la chorégraphie. C’est un film noir et blanc. Le travail sur la lumière très fin et rigoureux de Thierry Knauff, les changements de costumes, les mots chuchotés enregistrés comme matériaux pour la bande son, autant d’éléments qui m’ont donné envie de réinventer le solo pour la scène. Je l’ai laissé reposer dix ans, j’ai réalisé d’autres créations très éloignées de cet univers. En 2014, après une éprouvante et passionnante création de danse/cinéma, Hors-champ, qui m’avait demandé plus de deux ans de travail, avec toute une équipe, j’avais envie de me retrouver seule et de faire une pause intérieure… Après avoir exploré diverses pistes, j’ai revu le film et c’est ainsi que Solo Stockhausen est devenu Palimpseste.
Palimpseste Solo est devenu un duo ?
J’ai toujours pensé que je devais offrir ce solo à quelqu’un. Mais à qui ? Comment transmettre tout ce vécu, cette expérience? Il fallait quelqu’un qui ait un véritable intérêt pour ma chorégraphie, mais aussi pour la musique et qui était curieux de la genèse du solo. Je n’avais pas imaginé qu’un homme puisse reprendre un solo si féminin ! La rencontre avec David Drouard a été déterminante. Il reprendra un jour le solo, en travaillant ensemble, notre complicité était telle que nous avons eu envie de créer une suite, un duo découlant du solo… Palimpseste Solo/Duo.
David Drouard est plus qu’un partenaire ?
Il a été tout de suite curieux de mon histoire avec Stockhausen. C’est un magnifique danseur, il est aussi chorégraphe, une grande confiance est née rapidement entre nous. Comme il a fait dix ans de clarinette, il était d’autant plus sensible à la version Clarinette/ piano que j’utilise dans le spectacle en plus des boites à musique. J’ai tout partagé avec lui, les photos, les carnets de notes, le film, les partitions du travail avec Stockhausen, toute la matière qui lui permettait de rentrer dans l’univers.
Qui dit palimpseste dit mémoire ?
Oui, les couches se superposent, se sédimentent à travers le temps, il y a mon corps et mon regard d’aujourd’hui…un palimpseste comme ces inscriptions anciennes qui sont recouvertes par d’autres et que l’on voit parfois encore sur les murs, des traces effacées mais présentes, contaminées…
Les rapports entre la danse et le cinéma sont au coeur de votre création depuis des années ?
Depuis toujours, j’ai été captivée par l’image et très tôt les caméras se sont invitées dans mes pièces, bien avant que ce ne soit la mode ! L’interprète ne joue plus seulement dans une seule dimension, tourné vers un public, mais il apprend à faire exister ensemble toutes les facettes de son corps, à distiller ses émotions autrement, à évoluer dans un espace multidimensionnel. Les caméras invitent à réinventer l’espace scénique et à dévoiler ce qui est caché… Cela oblige de repenser l’écriture scénographique, même absentes, comme dans Palimpseste Solo, elles laissent des traces dans mes méthodes de travail. Un vaste champ de nouvelles perspectives s’ouvre.
Comment s’est élaborée la chorégraphie ?
C’est une question complexe, le point de départ est la partition Tierkreis, (littéralement «cercle des bêtes» mot allemand pour «zodiaque»), de Karlheinz Stockhausen, douze courtes mélodies, chacune représentant un signe du zodiaque. Le solo en compte six. Dans l’ordre : Capricorne, Verseau, Poisson, Bélier, Taureau, Gémeau. Le duo est construit sur les six suivants : Cancer, Lion, Vierge, Balance, Scorpion, Sagittaire. J’utilise deux versions musicales, l’une pour boîtes à musique, l’autre pour clarinette et piano, qui se répondent et se font écho. La première volontairement à peine audible, tel un silence habité, laisse libre cours à la musicalité intérieure du geste, à son interprétation. Dans la seconde, la chorégraphie est en dialogue constant avec la partition musicale. David et moi avons beaucoup improvisé. Pour chaque signe j’ai inventé, en silence, une phrase chorégraphique très précise qui tient compte des caractères et des quatre éléments - l’eau, l’air, la terre et le feu - qui accompagnent les douze signes du Zodiaque. C’est à partir de ces phrases que toute la pièce s’est construite. Chaque mélodie dure moins d’une minute et se répète trois ou quatre fois dans des combinaisons différentes. Une chorégraphie que l’on écoute autant que l’on regarde, où l’on se fait l’écho, peut-être, de tempéraments fixés par les astres…